Psaume dans la ville

S'arrêter, goûter une parole

Tu me scrutes, Seigneur, et tu sais !
Tu sais quand je m'assois, quand je me lève;
de très loin, tu pénètres mes pensées.

Que je marche ou me repose, tu le vois,
tous mes chemins te sont familiers.
Avant qu'un mot ne parvienne à mes lèvres,
déjà, Seigneur, tu le sais.

Tu me devances et me poursuis, tu m'enserres,
tu as mis la main sur moi.
Savoir prodigieux qui me dépasse,
hauteur que je ne puis atteindre !

Où donc aller, loin de ton souffle ?
Où m'enfuir, loin de ta face ?
Je gravis les cieux : tu es là ;
je descends chez les morts : te voici.

Je prends les ailes de l'aurore
et me pose au-delà des mers :
même là, ta main me conduit,
ta main droite me saisit.

J'avais dit « Les ténèbres m'écrasent ! »
mais la nuit devient lumière autour de moi.
Même la ténèbre pour toi n'est pas ténèbre,
et la nuit comme le jour est lumière !

C'est toi qui as créé mes reins,
qui m'as tissé dans le sein de ma mère.
Je reconnais devant toi le prodige,
l'être étonnant que je suis :
étonnantes sont tes oeuvres,
toute mon âme le sait.


Mes os n'étaient pas cachés pour toi
quand j'étais façonné dans le secret,
modelé aux entrailles de la terre.

J'étais encore inachevé, tu me voyais ;
sur ton livre, tous mes jours étaient inscrits,
recensés avant qu'un seul ne soit !

Que tes pensées sont pour moi difficiles,
Dieu, que leur somme est imposante !
Je les compte : plus nombreuses que le sable !
Je m'éveille : je suis encore avec toi.

Dieu, si tu exterminais l'impie !
Hommes de sang, éloignez-vous de moi !
Tes adversaires profanent ton nom !
ils le prononcent pour détruire.

Comment ne pas haïr tes ennemis, Seigneur,
ne pas avoir en dégoût tes assaillants ?
Je les hais d'une haine parfaite,
je les tiens pour mes propres ennemis.

Scrute-moi, mon Dieu, tu sauras ma pensée;
éprouve-moi, tu connaîtras mon coeur.
Vois si je prends le chemin des idoles,
et conduis-moi sur le chemin d'éternité.

Frère Philippe Verdin

Méditation

Frère Philippe Verdin

Ce psaume magnifique, au souffle poétique exalté, était un passage de la Bible que détestait Jean-Paul Sartre. Il connaissait bien les Écritures, puisque son oncle le docteur Schweitzer était pasteur protestant. Mais dans ces versets il trouvait la démonstration de l’aliénation de l’homme : un Dieu qui a tout programmé dans notre vie, un Dieu qui nous scrute, un Dieu qui anticipe tous nos actes. Où est la fameuse liberté des enfants de Dieu si le Père sait d’avance ce que je vais faire, le bien comme le mal ?
« Dieu, plus intime à moi-même que moi-même » dit saint Augustin. Et c’est vrai. Mais pas pour nous téléguider. II nous connaît jusqu’au plus profond de nos abysses parce qu’il nous aime tellement qu’il devine nos pensées. C’est comme le fiancé avec sa fiancée. Les deux amoureux sont tellement en communion que le fiancé sait ce qui fera à coup sûr plaisir à Sidonie, et Sidonie peut parier que tel geste ou telle réflexion va agacer ou attendrir Arthur.
« Ta main me conduit, ta main droite me saisit » (*). Tout dépend de l’image qu’on se fait de Dieu. Soit un père sévère qui tire le bras de son fiston dans la rue pour l’arracher à la contemplation de la vitrine du magasin de jouets, soit un Père attentif et plein d’amour qui anticipe nos trébuchements et nos égarements. Il nous tient la main pour nous éviter de tomber. Par ce contact de la main qui nous guide et nous bénit, il nous transmet sa force et sa confiance. Nous ne serons jamais des orphelins.



* psaume 138, verset 10